La maison natale de Charles Trenet...

Publié le par Yvon Bertrand

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Sa "Douce France" à lui, c'était avant tout sa ville natale de Narbonne.

Charles Trenet est né le 18 mai 1913 dans la "maison aux volets verts",
au numéro 13 d'une avenue qui porte aujourd'hui son nom.

Un lieu dans lequel baignaient tous ses souvenirs d'enfance...

Endroit magique, dont il appréciait le calme, source d'inspiration
de ses chansons "Narbonne mon amie", et "
Que veux-tu que je te dise ".

La maison de Charles Trenet est un lieu à ne pas manquer pour tous les nostalgiques du "Fou Chantant".

Pendant l'été, elle est ouverte tous les jours (sauf le mardi), de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h (Adultes : 5,20 €, gratuit jusqu'à 10 ans).

Toutes les heures, des visites musicales sont proposées.

 L'occasion de découvrir l'univers intime du poète narbonnais.

« Pour bien connaître quelqu’un, visite d’abord sa maison. »

Ce vieux proverbe  plein de bon sens est plus fondé encore quand il s’agit de découvrir un artiste.

C’est vrai pourMonet à Giverny, pour Dali à Port Lligat, et c’est plus vrai encore pour Trenet à Narbonne.
 
« J’ai toujours été sensible au mot maison. Parce que finalement c’est un havre de paix, surtout la maison de Narbonne dans laquelle je suis né. Je dis toujours de mes autres maisons qu’elles m’appartiennent, mais celle de Narbonne c’est la seule à laquelle j’appartiens » disait Trenet en 1983.

Celle qui nous occupe, aujourd’hui musée géré par la ville, est toute simple.

 C’est une maison bourgeoise où rien ne semble avoir bougé depuis les années ’50.


Elle est là, avec ses volets verts, face à la voie ferrée, toute proche de ce qui était la tonnellerie du grand-père.







Mais plus qu’une simple adresse, ce fut le lieu non seulement de sa naissance mais aussi la source de bien des rêveries d’enfant qui deviendront souvenirs qui deviendront à leurs tours chansons…

Bonne visite....


Entretien avec Charles Trenet


La Sardane du Pays Catalan

Bibliographie

Charles Trenet a chanté la France pendant près de 70 ans. Artiste à la joie communicative et au swing si particulier, il restera à jamais l’une des dernières figures du music hall de la chanson française.

Un artiste en herbe aux talents multiples


C’est à Narbonne que Charles Trenet pousse son premier cri, trois ans après son frère Antoine. C’est l’époque de "la grande guerre" et son père, Lucien, est mobilisé pour rejoindre le front. A son retour, quatre ans plus tard, les deux époux se séparent. Sa mère s’en est allée avec le réalisateur Benno Vigny. Lucien obtient la garde de ses deux enfants et les placent dans un internat à Béziers. Là bas, le jeune Charles tombe malade et développe une fièvre typhoïde. Pendant sa convalescence, il est confié à son père et s’adonne à toutes sortes d’activités artistiques : modelage, musique, peinture… Puis, il passe la suite de son adolescence à Perpignan où son père s’est installé. Charles étudie au collège Saint-Louis où son insolence lui vaudra un renvoi.

En 1926, c’est un artiste en herbe qui se dévoile. Il publie ses premiers poèmes dans Le coq catalan et monte sur la scène d’un théâtre. A l’âge de 15 ans, après avoir obtenu son bac avec brio, il arrive à Berlin, où vivent sa mère et son compagnon. C’est dans la capitale allemande qu’il découvre le jazz et son idole Gershwin. Il s’inscrit dans une école d’art, organise son premier vernissage et côtoie le monde des artistes berlinois. Il est de retour à Paris en 1930 et promet à son père de poursuivre sa formation en entrant à l’Ecole des Arts Décoratifs. Finalement, il délaisse les études et trouve un emploi d’assistant metteur en scène et d’accessoiriste au studio de Joinville. A ses heures perdues, il est également écrivain sous le pseudonyme de Jacques Brévin et publie des poèmes et des chroniques dans des journaux.


Des débuts prometteurs


C’est à cette époque que la musique entre dans sa vie. Charles Trenet compose quelques titres pour le film La bariole, puis, en 1933, il passe avec succès le concours d’auteur-compositeur de la SACEM. Un an auparavant, il avait fait une rencontre déterminante, alors qu’il fréquentait les clubs de jazz, celle d’un jeune pianiste de 17 ans, Johnny Heiss. Ce sont les débuts d’une amitié et du duo Charles et Johnny. Charles écrit, Johnny compose. Leur tandem s’illustre en imaginant des jingles publicitaires radiophoniques. Pendant trois ans, ils se produisent dans des cabarets aux quatre coins de la France et enregistrent une vingtaine de 78 tours pour le compte des disques Pathé. Ils importent le style fleur bleue de l’Amérique des années 30. En 1936, Charles Trenet part effectuer son service militaire et met fin à leur collaboration.

A la caserne d’Istres, il écrit un de ses plus grands succès "Y a de la joie", qu’immortalise immédiatement Maurice Chevalier sur la scène du Casino de Paris. Charles Trenet commence à se faire une belle renommée de parolier dans la capitale. A son retour à Paris, il est programmé au théâtre de l’ABC et séduit le public. Son énergie et sa bonne humeur permanente, lui valent le surnom du "fou chantant". Sur scène, il s’est construit un personnage, immédiatement identifiable grâce à ses boucles blondes, son complet et son chapeau blanc. Il crée à cette période les titres les plus importants de son répertoire dont le célèbre "Boum", qui obtient en 1939 le Grand prix du disque. Artiste complet, il joue aussi dans les comédies La route enchantée et Je chante dont il signe également les bandes originales. A cet instant, Charles Trenet est un véritable modèle pour la jeunesse.

La "drôle" de carrière


La seconde guerre mondiale met un frein temporaire à son ascension. Il est mobilisé et passe "la drôle de guerre" dans la base militaire de Salon-de-Provence. En juin 1940, malgré l’occupation allemande, la vie culturelle est toujours aussi intense. Charles Trenet, de retour à Paris, fait sa rentrée à L’avenue du Music Hall. Il triomphe ensuite à La Gaité Montparnasse et à l’ABC devant un public constitué essentiellement d’officiers et de soldats  allemands. Il est également à l’affiche de plusieurs films dont Federica, Romance à Paris et Adieu Léonard. En 1943, aux côtés d’
Edith Piaf et de Maurice Chevallier, il se rend en Allemagne chanter devant les prisonniers français du STO. La même année, il écrit également "Douce France", un des titres qui participe à sa légende. A la libération, il lui est reproché d’avoir collaboré avec l’ennemi. Pourtant, la commission d’épuration le blanchit totalement. De cette période difficile, persisteront moult suspicions sur le chanteur. Il réfute la controverse et prend la décision de s’exiler aux Etats-Unis.

De l’autre côté de l’Atlantique, il est accueilli à bras ouverts. De 1945 à 1950, il s’installe aux Etats-Unis et parcourt les deux continents. Ses récitals au Bagdad et dans des cabarets de Broadway sont un triomphe. Le cinéma le courtise même pendant un certain temps et il se lie d’amitié avec 
Charles Chaplin. C’est une période prolifique pour l’artiste. Il enregistre des titres anthologiques de la chanson française ("La mer", "Que reste-t-il de nos amours"). Sous la plume de Léon Chauliac, "La mer" deviendra même "Beyond the sea" et sera reprise par de multiples interprètes internationaux. Charles Trenet fait ses adieux aux Amériques par une grande tournée passant par le Pérou, les Etats-Unis et le Canada.

Le retour à la scène parisienne


Le 17 septembre 1951, il fait sa rentrée parisienne en se produisant au Théâtre de l’étoile. Il interprète de nouveaux textes, "L’âme des poètes" et "La folle complainte". 
En 1954, il fait son premier Olympia. Deux autres suivront en 1955 et 1956. Pendant ses récitals, il interprète ses plus grands succès et l’hymne aux congés payés qu’il vient de créer "Nationale 7". En 1958, il est aussi à l’affiche du théâtre de l’Alhambra et à Bobino. En revanche, dans les années 60, son succès se tasse. Il fait de moins en moins de galas et subit la concurrence de la vague yéyé, beaucoup plus moderne et empreinte de liberté. L’année 68 est le théâtre de la contestation étudiante et éclipse les 30 ans de carrière du "Fou chantant". Il fait néanmoins son retour en 1969 par un nouveau récital au théâtre de Paris. Puis deux ans plus tard, il renoue avec la salle de l’Olympia et enregistre un nouvel album chez CBS, Fidèle. En 1973, Charles à soixante ans. A cette occasion, il édite un album, Chansons en liberté,  mêlé d’anciennes compositions et de nouveaux titres. Son anniversaire est largement fêté par les médias, preuve une nouvelle fois d’un succès indéfectible.

Le "fou chantant" surprend tout le monde en 1975, lorsqu’il annonce sa volonté de se retirer de la scène. Pour ses adieux, il choisit l’Olympia. Il aborde la fin de la décennie dans la douleur lorsque sa mère décède. Profondément meurtri, il ne sortira pas de chez lui pendant deux années. En 1981, il sort de sa retraite profonde pour publier un nouvel opus, Vrai ! Vrai ! Vrai !, dans lequel il délivre un sublime hommage à sa mère disparue "Que veux-tu que je te dises maman". Puis deux ans plus tard, c’est la surprise. Le "fou chantant" apparaît sur scène lors du festival "Juste pour rire" au Canada. Il continuera à effectuer plusieurs scènes jusqu’à sa mort. En 1987, il est l’une des têtes d’affiches du "Printemps de Bourges", et se produit devant 18 000 jeunes enthousiastes. Puis, il fête ses 80 ans à l’Opéra Bastille et enregistre trois albums dans les années 90 : Mon cœur s’envole vers toi (1992), Fais ta vie (1996) et Les poètes descendent dans la rue (1999). Il donne son dernier tour de chant à la salle Pleyel en 1999. Retiré de la vie publique, il meurt 
le 19 février 2001, des suites d’une attaque cérébrale.

Le 27 février 2001 sous la tramontane cinglante et sous un beau ciel bleu les Narbonnais sont venus rendre un dernier hommage au poète disparu.

Les cérémonies ont débutéées par l'accueil de la famille et des personnalités dans sa maison natale.

 Ensuite, les voitures officielles et le cortège sont partis, sur les pas de Georges El Assidi, fidèle compagnon et dévoué secrétaire de Trenet. Conformémént au souhait du défunt poète, des brins de mimosa, sa fleur fétiche et des oeillets rouges ont été distribués au public.

Puis la cérémonie a débuté avec la chanson « Que veux-tu que je te dise, Maman? ».

L'urne contenant les cendres de Charles Trenet ont été déposée auprès de la dépouille de sa mère puis bénie par l'Abbé Delpech.
 






Jacques Pessis, journaliste au Figaro et "trenetophile" convaincu, nous livre l'une des dernières interviews de Charles. Nous y retrouvons un Trenet pétillant, pareil à lui-même... C'était à l'occasion d'un long repas, comme il les affectionnait... C'était quelques semaines avant sa mort…


"J'AI REVE DE CHAUMIERES ET J'AI CONSTRUIT DES PALAIS"


Jacques Pessis - L'âge ne semble pas avoir une grande influence sur vous...
Charles Trenet — Ma jeunesse frise la maladie mentale. J'ai toujours eu l'âme badigeonnée d'un enduit isolant. L'âge ne veut rien dire. Ce qui compte c'est de conserver une fraîcheur morale. Il y en a qui ont du coeur, au ventre, moi, j'ai du coeur aux joues et à l'âme.


Vous avez dit un jour que vous souhaiteriez que l'on fasse graver sur votre tombe : "Charles Trenet né poète, mort athlète ? "
- C'est vrai, mais le plus tard possible. Il faut maintenir le corps dans un état physique correct. C'est pour cela que je m'oblige chaque matin à faire du sport. Dès huit heures, dans le bois de Vincennes, ou sur la Croisette, à Cannes, je marche pendant plus d'une heure. Je passe ensuite une demi-heure dans un sauna, et je termine par un plongeon dans la piscine et une séance de gymnastique. J'avais abandoné les haltères en 1975 ; je les ai reprises le jour de mes 75 ans. J'avais beaucoup grossi à l'époque, et je me sentais beaucoup plus vieux qu'aujourd'hui...

A l'époque, vous aviez fait vos adieux à la chanson et voilà que vous avez repris le chemin de la scène...
- A l'époque, j'avais fait mes adieux à l'Olympia mais pas à la scène. Je voulais que ma mère, qui commençait à être fatiguée, me voie chanter une dernière fois. Un jour de 1982, Gilbert Rozon, un jeune producteur, qui est devenu depuis mon imprésario, est venu me chercher pour donner un récital à Montréal. L'accueil du public a été tellement chaleureux que j'ai commencé à éprouver l'envie de revenir.

Votre public a-t-il rajeuni en même temps que vous ?
- En coulisses, après un récital, je fais la connaissance des petits-enfants de mes fans de jadis, qui accompagnent leurs grands-parents. Leur émotion est telle que j'ai l'impression de retrouver l'ambiance de mes débuts.

Pourquoi, au départ, avez-vous choisi un partenaire en la personne de Johnny Hess ? Pourquoi n'avez-vous tenté votre propre chance que cinq ans après ?
- A l'époque où je suis arrivé à Paris, j'ai écrit une chanson pour Fréhel. "La Valse à tout le monde" qui n'a pas connu un gros succès. La mode était en effet aux duos. Nous étions influencés par les chansons de Mireille et Jean Nohain interprétées par Pills et Tabet. Mon idée de départ était de m'inspirer de ce style. Et, pour cela, il me fallait un partenaire. En passant devant un club de la rue Vavin, j'ai entendu un pianiste qui m'a paru exceptionnel. Je suis entré pour l'écouter : c'était Johnny Hess...

Le coup de foudre professionnel a été immédiat ?
- Nous avons décidé de travailler ensemble, mais nous avons travaillé pendant un ans avant d'enregistrer nos premières chansons. Nous avons été engagés au Palace, où nous avons été mis à la porte au bout de trois jours. Heureusement, nous avons pu obtenir un contrat au Fiacre, où çà s'est beaucoup mieux passé.

A l'époque, vous n'étiez pas encore " le fou chantant " ?
- Ce n'est pas moi qui ai trouvé cette formule mais Edmond Bory, qui dirigeait, avant la guerre, un grand hôtel sur la Canebière. J'étais alors militaire à Istres, et un soir, il m'a engagé. Johnny n'était plus là. "Charles ", ce n'était pas suffisant sur l'affiche : il a eu l'idée d'ajouter " le fou chantant " !

Vous n'imaginiez pas que, plus de cinquante ans plus tard, on continuerait à vous surnommer ainsi ?
- Pas du tout ! A l'époque, je ne savais pas très bien où j'allais. J'étais si peu certain de mon avenir que, le soir de ma première apparition au théâtre de l'ABC, en 1938, je suis entré en scène parfaitement décontracté. Je me suis dit que je n'avais rien à perdre et toute la vie devant moi pour faire autre chose si ça ne marchait pas. Le trac avant la représentation est venu ensuite et ne m'a plus jamais quitté !


On a raconté que Maurice Chevalier, qui avait créé " Y a d'la joie ! " n'a pas apprécié que vous repreniez ce titre ? "
- A l'époque, il était courant qu'une même chanson soit interprétée, par plusieurs artistes. C'est vrai que Chevalier a été très fâché, mais pour une toute autre raison. Lorsque Mistinguett m'a entendu depuis la salle dans "Y a d'la joie !", elle s'est exclamée avec sa gouaille habituelle : " Il chante mieux que Maurice!"

Deux ans plus tard, la guerre a-t-elle brisé votre élan ?
- Sans aucun doute. Sans elle, mon destin aurait sans doute changé. Je m'apprêtais à partir aux Etats-Unis juste avant qu'elle n'éclate. J'ai vécu, comme toute le monde, quatre ans d'abomination... (...) On m'a accusé de m'appeler en réalité Charles Netter et d'être juif. Pour prouver le contraire, j'ai dû reconstituer l'arbre généalogique familial. En 1940, on a également annoncé ma mort dans les journaux !

On vous a également accusé de tous les maux, d'avoir chanté pour les Allemands...
- Je n'ai chanté qu'une seule fois devant les Allemands, et à mon corps défendant. En 1942, j'avais accepté un contrat aux Folies-Bergère. Lorsque je suis entré en scène, je n'ai vu que des uniformes vert-de-gris. A la fin de mon récital, je suis allé trouvé Paul Derval, le maître des lieux, et je lui ai aussitôt demandé de me rendre mon contrat, ce qu'il a aussitôt accepté. Je conserve d'ailleurs un souvenir très cocasse de cette soirée. Avant d'entonner "Un rien me fait chanter", j'ai trébuché dans l'escalier du décor et j'ai failli tomber. J'ai alors distinctement entendu Mistinguett s'exclamer : " Il devrait pas faire des choses comme ça ! "

Vous conservez en mémoire beaucoup de souvenirs de ce genre ?
- Max Jacob me disait toujours : " Tu as une mémoire gênante ". J'ai le privilège de n'être passé à côté d'aucun des grands personnages de ce siècle et je m'en souviens.

Conservez-vous une affection particulière pour l'un d'entre-eux ?
- Pour Cocteau, incontestablement. Cela fait une vingtaine d'années que j'ai commencé une chanson intitulée "Jean, tu nous manques", que je n'arrive pas à terminer. Mais je me souviens aussi de Max Jacob, qui m'a ainsi dédicacé un livre : " A Charles Trenet, qui a donné la vie à la poésie par sa voix, et sa voix à la vie de sa poésie. "

Il y a eu aussi Louis Lumière et Charlie Chaplin, qui n'avaient pas la réputation d'être d'un abord facile...
- J'ai reconnu Louis Lumière sur une plage de Bandol, en 1924. Je lui ai demandé un autographe, que je conserve encadré encore aujourd'hui. J'ai fait la connaissance de Charlie Chaplin aux Etats-Unis en 1948, à l'Embassy, un cabaret où je me produisais. Je chantais
"Le Grand Café" en imitant le pas de Charlot, et ça l'a beaucoup amusé. Nous sommes devenus amis. Il m'a invité à la première de "Monsieur Verdoux". A la fin du film, j'ai vu les projecteurs se braquer vers moi, avant de m'apercevoir qu'il s'était discrètement installé à côté de moi.

Vous n'avez que quelques amis que vous retrouvez de temps à autre, et la plupart du temps, vous êtes pratiquement injoignable. Pourquoi cette vie en solitaire, alors que vous connaissez la terre entière ?
- La solitude est un luxe que j'apprécie et dont je paie le prix...

(...)


Vous avez des maisons et des appartements à Antibes, à Aix, à Narbonne, à Nogent-sur-Marne, et vous venez d'aménager dans un grand appartement à Canet-Plage. Est-ce pour mieux brouiller les pistes?
- Que voulez-vous ! J'ai rêvé de chaumières et je me suis fait construire des palais... Si je passe régulièrement de l'un à l'autre, c'est qu'il faut bien que je m'en occupe. Autrement dit, je continue ma vie de tournées, sauf qu'au lieu de descendre à l'hôtel, je vais chez moi ! Mais je suis plus attaché à mes chansons qu'à mes maisons !

Vous venez de vendre la maison de votre père, à Perpignan. Comptez-vous vous séparer de celle où vous êtes né, située à Narbonne, dans une avenue qui porte aujourd'hui votre nom ?
- J'ai quitté Perpignan pour les mêmes raisons que La Varenne voilà une quinzaine d'années. Il y avait trop de bruits alentour. Pas question de me séparer de ma maison de Narbonne. Je suis actuellement en négociation avec la mairie pour qu'elle soit transformée en musée quand je ne serai plus là !

Votre seule folie, ce sont les voitures. D'après mes calculs, vous en possédez actuellement une bonne dizaine...
- Ma folie des voitures est née dans les années 50. J'en ai douze. Ceux qui apercevaient tous ces véhicules dans mon jardin croyaient que je donnais une réception, alors que je me trouvais tout seul chez moi ! Mais peu importe, quand on aime, on ne compte pas !

Connaissez-vous également le nombre de chansons que vous avez écrites ? - Tout ce que je sais, c'est que j'en ai déposé plus d'un millier à la Sacem. Mais il y en a beaucoup que j'ai commencées sans jamais les terminer. Parfois, l'inspiration est venue tardivement. Voici quelques temps, à l'issue d'un récital à Perpignan, on m'a remis un texte retrouvé au collège, que j'avais commencé à l'âge de treize ans et que je n'avais jamais terminé : " La tramontane dans les platanes chante tout bas ; l'hiver approche. Bientôt la cloche s'éveillera... " Je l'ai achevé, mis en musique, et je viens de l'enregistrer... Soixante-six ans après !

Parmi toutes vos chansons, quel sont celles que vous préférez ?
- Celles que j'ai composées la semaine dernière et que le public ne connaît pas encore...

Vous avez récemment enregistré vingt-six nouveaux titres. En avez-vous encore beaucoup d'autres en réserve ?
- Bien sûr, et pas seulement des chansons ! Je suis en train de réfléchir à une parodie des Sermons de Bossuet, et je mets la dernière main à un recueil de poèmes. Je pensais d'abord l'intituler : "La vérité sort de la bouche du métro", ou "Au clair de ma plume. J'ai finalement opté pour "Guère épais"... en raison de la taille du manuscrit.

N'avez-vous pas l'impression d'être passé à côté d'une carrière d'écrivain ?
- J'aurais pu écrire plus de livres, mais cela viendra peut-être. Voilà vingt-cinq ans que je songe à donner une suite à un roman dans lequel je me retrouve totalement : "Un noir éblouissant".

Regrettez-vous de ne pas avoir poursuivi au cinéma une carrière qui s'annonçait prometteuse ?
- J'ai tourné quelques films pendant la guerre parce que les studios étaient chauffés, mais cela ne m'a guère passionné. J'ai eu ensuite une grosse proposition de Hollywood que j'ai refusée. Je ne l'ai jamais regretté.

Lorsque vous enregistrez un disque, vous donnez une leçon à tous les autres artistes. Vous ne faites qu'une seule prise, et vous interprétez trois à cinq titres en une matinée. Est-ce par paresse ou par professionnalisme ?
- C'est une habitude que j'ai prise à l'époque où l'on gravait nos enregistrements sur des galettes de cire. En cas d'erreur, il fallait tout recommencer. Et puis une chanson, c'est aussi un climat. L'interprétation que l'on en donne correspond à un moment, à un état d'esprit qui est unique.

Pour vos derniers disques, vous avez fait appel à de jeunes orchestrateurs capables de moderniser vos mélodies sans détruire leur classicisme. Ils ont travaillé pour vous avec autant d'enthousiasme que pour une star du Top 50. Est-ce encourageant pour l'avenir de la chanson française ?
J'ai l'impression qu'après des années d'errance, la chanson française a de nouveaux beaux jours devant elle. Ceux qui l'écoutent préfèrent enfin le texte...au sexe.

Alain Souchon a dit que vous étiez " le patron ". Quels sont ceux que vous considérez comme vos disciples, ou plutôt vos collaborateurs ?
- On a également dit que j'étais le père de la chanson française. Je préfère en être le grand frère. Souchon a beaucoup de talent. Au cours d'une émission de Guy Lux, il a chanté "J'ai ta main" avec une certaine sensibilité. J'aime Renaud, bien sûr, mais aussi Patrick Bruel et David Hallyday, en qui j'ai cru dès le départ. Je crois même avoir été le premier, voilà trente ans, à prédire le succès de Johnny !

Les disparitions de Serge Gainsbourg et de Michel Berger vous ont-elles beaucoup affecté ?
- Beaucoup. Pour moi, " Gainsbar " a tué Gainsbourg pour se venger de l'avoir créé. J'avais aussi beaucoup de sympathie pour le talent de Michel Berger. Il ne l'a jamais su, mais je l'avais surnommé " le prince de la nuance ".

(...)
Vous arrive-t-il souvent de donner des surnoms à certaines personnalités ?
- Cela m'arrive parfois. Ainsi, pour moi, Régine, c'est " la petite sour des riches". Lorsque j'ai aperçu Jeanne Mas pour la première fois, je me suis dit : " On dirait Mata Hari à cinq heures du matin ". Ce surnom lui est ensuite resté.

Etes-vous réellement un homme de gauche ?
- Détrompez-vous ! Je ne me suis jamais préoccupé de politique de ma vie. Je n'ai même pas de carte d'électeur. Ce genre d'engagement ne m'intéresse pas du tout. Ma devise serait plutôt " Touche pas à mon poète. "

Les grandes misères du monde vous affectent-elles ?
- C'est autre chose que la politique. Plus je les découvre à travers la télévision, plus je me dis que le monde a été créé par le diable, et plus j'espère qu'il ne deviendra que l'expression de son remords.

Vous arrive-t-il parfois de vous prendre au sérieux ?
- Quand on a rêvé sa vie et que l'on vit son rêve depuis soixante-dix ans, il ne serait guère convenable de se prendre au sérieux. En n'oubliant pas toutefois que la vie a un sens profond, qu'il ne faut pas négliger sous prétexte d'être heureux

Croyez-vous en Dieu ?
- Oui.... mais lui aussi a cru en moi, puisqu'il m'a permis de mener une existence aussi privilégiée !

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