Georges Frêche : un destin hors-normes
Né à Puylaurens dans le Tarn le 9 juillet 1938, Georges Frêche est décédé à Montpellier le 24 octobre 2010.
Georges Frêche aura marqué de son empreinte notre région.
L’Histoire oubliera les frasques et les dérapages. Restera le bâtisseur inspiré.
Un homme de gauche
Frêche, comme d’habitude, aura tout réussi. Même ses obsèques. Il est mort comme il a vécu. Sans retenue. Socialiste... sans la carte du PS. Socialiste jusqu’au bout des ongles. Peu lui importait l’étiquette, du reste. Ses racines familiales, son parcours, ses idées faisaient de lui un homme de gauche.
Pragmatique. Gestionnaire. Tourné vers l’avenir et le progrès. Il puisait sa force et ses idées dans un panthéon personnel iconoclaste, embrassant l’Histoire. Revue et corrigée. Des Grecs jusqu’à Louis XI. De Jaurès à De Gaulle... Bref, "un homme politique d’exception", déclara même Jacques Domergue, le député UMP de l’Hérault, pourtant opposant irréductible.
Tacticien
Depuis sa première conquête de la mairie de Montpellier en 1977, jusqu’à sa prise de pouvoir à la Région en 2004, l’ex-mao aura fait preuve d’une habileté tacticienne hors-norme. Fin connaisseur de l’âme humaine, il cultivait l’art de la politique comme d’autres maîtrisent celui de la guerre. D’ailleurs, sa devise préférée "l’épée a toujours raison face au bouclier" en dit long sur sa vision des rapports humains.
"Il ne pouvait pas supporter qu’un autre que lui existe." André Vézinhet
S’il savait taper dans le dos de ses ennemis, offrir des médailles et des prébendes, passer la brosse à reluire le cas échéant, c’était pour mieux élargir le camp de ses affidés. "Je préfère un UMP intelligent à un socialiste idiot", avait-il déclaré à l’endroit de son sempiternel ennemi, Jacques Blanc.
Le baiser de l’araignée
S’il savait s’entourer de compétences, faire monter des nouvelles figures de la gauche, c’était aussi pour mieux les cerner. Les étouffer.
De la pratique du baiser de l’araignée...
Gare à ceux qui lui faisaient de l’ombre, le gênaient dans sa marche en avant. Le combat devenait alors sanglant. André Vézinhet, le président du conseil général de l’Hérault, en sait quelque chose : "Il ne pouvait pas supporter qu’un autre que lui existe. Surtout quand on sortait du même cercle que lui. Il a tué ainsi notre belle amitié."
Même constat pour Hélène Mandroux, l’actuelle maire de Montpellier. Et combien d’autres destins foudroyés. De carrières brisées. De têtes coupées sur l’autel de la politique guerrière... Elle le desservit aussi.
Jamais, il ne put devenir ministre. François Mitterrand, qui craignait ce baron, insensible à toute discipline, ne l’a pas voulu... Frêche s’en était fait une raison. Même si cette frustration le dévorait.
Bâtisseur inspiré
L’autre face de ce Janus des temps modernes était plus glorieuse. Tous ceux qui le côtoyèrent apprécièrent sa magie du verbe. Son indépendance d’esprit. Son mépris des convenances. Son âme de bâtisseur inspiré. Tout le monde s’accoutuma à son immodestie légendaire.
Ne se voyait-il pas tel un Gulliver au milieu des nains ? Les Montpelliérains, à qui il offrit une ville moderne, une nouvelle histoire, une ambition conquérante, l’auront soutenu tout au long d’une carrière époustouflante. Il fut obsédé par cette ville provinciale qu’il transforma en capitale régionale. Cosmopolite et entreprenante.
Les couacs
Bien sûr, dans ce concert de bonnes intentions, resteront des couacs mémorables. Des bémols insupportables. Les propos sur les Blacks, les Harkis ou encore sur "la tronche pas catholique" de Fabius, l’idée saugrenue de la Septimanie auront terni un parcours au-dessus du lot.
Terrassé un incroyable destin. Mais au regard de l’Histoire, que pèseront ses incartades grandiloquentes, ses extravagances, ses dérapages ? Une fois dissipée l’écume des jours, reste l’essentiel. L’ombre de l’Imperator Frêche planera longtemps sur son empire.
Depardieu et Nicollin : "Georges Frêche, notre ami"
Si Georges Frêche revenait à la vie après cette parenthèse d’un an, que lui diriez-vous ?
LOUIS NICOLLIN : "Monsieur le Président, je suis soulagé de votre retour." Je l’ai toujours vouvoyé.
GÉRARD DEPARDIEU : Oh oui. Ça manque considérablement de tempérament depuis son départ. Dans le paysage politique comme dans nos jardins privés. J’aimais l’écouter. Il avait un tel art de nous raconter l’Histoire, son histoire, la vérité de notre passé historique...
Dans quelles conditions l’avez-vous rencontré ?
LN : Grâce au sport et aux poubelles. J’étais ami avec lui mais je suis devenu intime il y a seulement trois ans. Il avait peur que je lui prenne sa place à la mairie de Montpellier. C’est terrible. Il pensait que j’allais le faire marron. Et puis un jour, il a dit à tout le monde : "J’en ai fait le tour, je suis sûr de lui à 99,9 %."
GD : Moi, c’est grâce à Jean-Paul Scarpitta qui, le premier, m’a invité à l’Opéra de Montpellier. Du coup, il m’a présenté Frêche. Cette voix forte, cette autorité m’ont tout de suite séduit. "Quand je l’écoutais raconter les Romains, je l’imaginais en toge. Il vivait et parlait comme eux"
On vous sent encore admiratifs, fascinés par le personnage ?
LN : Ah, complètement... !
GD : Il en était tellement imprégné de cette histoire romaine, qu’il parlait comme les Romains, vivait comme eux. Quand je l’écoutais, je l’imaginais en toge. Et puis quel visionnaire, quel bâtisseur. D’autres maires s’inspirent de lui comme Gérard Collomb à Lyon. L’autre jour, il m’a dit son admiration pour l’homme.
Montpellier et Frêche l’ancien maire sont donc indissociables ?
GD : À Montpellier, tout est “marqué” Georges Frêche : la ville, l’urbanisme, les arts, la qualité de vie et même les gens. Il a laissé plus qu’une empreinte, il a laissé de l’amour, tout simplement. De l’énergie aussi.
LN : C’est vrai que pour un Toulousain, il était profondément amoureux de Montpellier. C’était sa ville. Quand tu vois ce qu’elle est devenue, grâce à lui, chapeau ! J’ai ce point commun avec lui de ne pas être d’ici mais convaincu que ma place est ici. Tu vois, j’en parle comme s’il était toujours là. Personne ne pourrait me faire quitter Montpellier.
GD : Loulou et Frêche ont un autre point commun : la passion et la curiosité de tout. Jamais rassasiés. Ils ont cette énergie de l’enfance. Et autour d’eux, il y a de la ferveur.
Il y a un an, vous étiez avec lui en Chine. Un de vos meilleurs souvenirs ?
LN : T’as raison, comme à chaque fois que j’allais là-bas avec lui. À trois reprises, je crois. Et j’écoutais toujours son discours sur Mao. Quel régal. Bon, des fois, je m’endormais. Et puis, j’avais faim. À la fin, je lui ai dit : "Georges, on mange d’abord, on parle après."
"Georges était un Danton qui ne perd sa voix que lorsqu’on lui coupe la tête" Gérard Depardieu
GD : Moi, j’étais fasciné par la connaissance. Voilà un type qui, à Shanghai, s’adressait à un auditoire chinois avec une connaissance parfaite des noms, des lieux, des symboles, des dates sur la longue marche de Mao. Les Chinois étaient sur le cul ! J’étais fier d’entendre un Français donner la leçon d’Histoire aux Chinois eux-mêmes.
Il paraît que vous faisiez des "bouffes du savoir" ?
GD : Ce que j’aime dans le bien-manger, c’est la culture de la nourriture. Et en mangeant, la culture tout court. Je ne suis jamais devenu aussi gourmand et aussi intelligent qu’en écoutant Georges Frêche. Il m’apportait toujours une réponse lorsque j’avais un vide dans l’Histoire.
LN : Moi aussi, c’était mon maître, mon professeur d’école. "Il était capable de me faire voter socialiste, moi qui ne le suis pas du tout".
La face cachée de Frêche, c’était quoi lorsque vous étiez ensemble ?
GD : Les cartes, la belote. Il jouait partout. Il aurait pu jouer sur le dos d’un Chinois. Et puis, il trichait un peu. À vrai dire, c’était le meilleur tricheur d’entre-nous. Mais il le faisait avec bonne foi...
LN : Tout le monde trichait mais lui, il était plus fort que tout le monde. Bon, c’est vrai, on se laissait un peu faire. On n’osait pas trop le lui dire.
Georges Frêche aurait-il été un bon acteur ou l’était-il naturellement ?
GD : Pas forcément un acteur, plutôt un orateur, un tribun, un leader. Un Danton qui ne perd sa voix que lorsqu’on lui coupe la tête. Frêche avait une voix vivante. Jamais il ne s’est composé un personnage.
LN : Acteur, je sais pas, mais il était capable de me faire voter socialiste moi qui ne le suis pas du tout.
Avez-vous vu le film qui lui a été consacré ?
GD : Non. Mais un film, c’est trop réducteur pour fouiller et comprendre la personnalité d’un être. Surtout en période d’élections avec toutes les controverses.
L. N. : J’ai bien aimé le film. C’est un aperçu de ce qu’était Georges Frêche. Comme une photo en couleur bien réussie.
Était-il un cinéphile ?
GD : Il aimait les grands films sur l’Histoire de France. Et il appréciait que je lui raconte mon interprétation des personnages historiques. Car j’ai cet avantage, en tant qu’acteur, de vivre les époques.
Pensez-vous que, politiquement, il aurait pu apporter quelque chose à la France ?
LN : Bien entendu ! Mais s’il n’est pas devenu ministre, c’est un peu de sa faute. À propos de Mitterrand, il a dit un jour : "Jamais je ne cirerai les pompes de ce type." Et à l’Hôtel de Région, la seule pièce qui porte le nom de François Mitterrand, c’est un placard à balais. C’est unique. Je crois que Frêche n’aimait pas Mitterrand par rapport à son amitié avec René Bousquet et ses agissements pendant la guerre...
GD : Je ne sais pas s’il aurait accepté un poste au gouvernement. Georges voulait être le gardien d’un socialisme qu’il avait en lui. Il ne supportait pas les dérives, la trahison du pouvoir. La politique comme ça, avec tous les compromis, ne l’intéressait plus. Il en souffrait. C’était l’homme d’une région. Il aimait la terre, la vigne, les vignerons. Georges était une sorte de Cyrano de Bergerac qui se foutait des grades et des honneurs.
LN : C’est un des rares politiques que j’ai connus avec un cœur et pas une pierre à la place du cœur. Généralement, ils s’en battent les c...
"Tu vois, Gérard, c’est un point commun que nous avons tous les trois : la grande gueule" Louis Nicollin
Quel est votre sentiment sur la mauvaise réputation que Frêche avait parfois ?
GD : Sa personnalité a été travestie par des petites phrases sorties de leur contexte. On l’a accusé de racisme, c’est idiot. Il en a été blessé. Mais tu sais, tous les gens intelligents ou ceux qui sortent un peu des clous dérangent. Lui, il disait fort ce que d’autres pensent tout bas. Ses adversaires attendaient la violence des petites phrases.
LN : Tu vois Gérard, c’est un point en commun que nous avons tous les trois : la grande gueule. On dit pas que des conneries, hein ?
GD : On en dit aussi mais on les assume. Moi, je revendique ma connerie. On agace les gens. Georges Frêche incarnait le pouvoir, il était un homme d’État au sens romain du terme.
Qu’aurait-il pensé des primaires socialistes ?
LN : Oh putain, il en aurait dit... J’aurai été curieux de connaître sa réaction sur l’affaire DSK. Politiquement, il était pro Strauss-Kahn.
GD : Il y aurait eu de la littérature, ça c’est sûr. Remarque, il s’est dit un beau ramassis de conneries pendant ces primaires.
Pour qui aurait-il voté ?
LN : Je pense pour François Hollande.
GD : Ni pour Aubry ni pour Hollande. Il était du côté des vivants. Au-delà des apparences des premiers mois, l’effort de Sarkozy et son travail, cette année, ont été nécessaires en cette période de crise internationale. Peut-être que Frêche l’aurait reconnu.
Pour conclure, que diriez-vous de lui ?
GD : C’était un homme. Il ne faisait pas que de la politique. Il avait des attentions. Un homme de cœur comme Loulou. Tu sais, quand on aime quelqu’un, on se demande : “Tiens, si je fais ça, qu’aurait-il pensé ?”.
Georges Frêche est rentré dans le cercle de mes conseillers intimes : Pialat, Truffaut, Barbara, Carmet, Toscan du Plantier et mon fils Guillaume. Comme eux, il ne disparaîtra jamais.
