La "potion magique d'Obélix" : son vin d'Aniane...
Avec le négociant Bernard Magrez, l’acteur s'est en 2002 porté acquéreur de plusieurs hectares à Aniane, berceaux des grands vins de l’Hérault, là même où le projet du géant américain Mondavi avait été refusé par la population.
A la Maison de la Lozère, une des meilleures tables de Montpellier. Un verre de château-grès-saint-paul à la main (un coteaux-du-languedoc bien évidemment), l’acteur Gérard Depardieu et le maire communiste d’Aniane, Manuel Diaz, avaient trinqué à la santé de leur future collaboration.
Deux hommes qui, en deux rencontres, ont pu constater combien ils avaient de choses en commun, et pas seulement l’amour de la terre et du bon vin.
L’oil pétillant, Depardieu était tout sourire. Il y a de quoi. Avec son associé, le négociant Bernard Magrez - qui avait effectué dans la journée avec deux techniciens une visite de plusieurs vignobles et de caves -, il vient de se porter acquéreur de plusieurs hectares non loin du fameux massif de l’Arboussas, non loin des terres où ont grandi les grands vins d’Aniane, telle la grange-des-pères de Laurent Vaillé ou le daumas-gassac de la famille Guibert.
Cinq à sept au départ. Quarante à terme. Une annonce qui intervient seize mois après le retrait du projet de la multinationale américaine Mondavi .
Décontracté, l’acteur a accepté de répondre à table aux questions de l’Humanité et du Midi libre.
Vous possédez déjà de nombreuses vignes en France et à l’étranger. Pourquoi investir à Aniane, dans l’Hérault ?
J’apprécie vraiment cette région qui a une vraie appartenance à la terre, qui a parfois durement souffert comme en 1907 lors de la fameuse révolte des vignerons. Moi, je suis amoureux des terres qui parlent, et celle d’ici en est une. Lors de mes venues à l’occasion notamment du Festival de Radio-France, j’ai visité pas mal de choses, lu des ouvrages comme ceux de Jean-Claude Carrière, goûté pas mal de vins, et notamment ceux d’Aniane, comme la grange-des-pères ou le daumas-gassac.
Quelque chose m’a interpellé. Les vins du Languedoc racontent réellement des choses sur cette terre. Ils nous font remonter aux valeurs ancestrales de cette terre et de ses habitants. Pour toutes ces raisons, j’ai eu un vrai coup de cour pour le Languedoc.
Vraiment, il y a ici, outre la dimension historique, un côté spirituel, profond, presque caché qui m’attire fortement.
La population d’Aniane a refusé massivement il y a un an et demi le projet de l’américain Mondavi. Que voulez-vous dire à ceux qui verraient votre arrivée d’un mauvais oil ?
Que cette histoire incroyable de ce petit village qui résiste à l’envahisseur m’a beaucoup plu. Manuel , .c’est un peu Astérix. Eh bien, cela tombe bien : je suis Obélix . Eh bien, nous allons travailler à faire une bonne potion magique, une potion qui va tous nous rendre heureux. Plus sérieusement, je ne viens pas prendre ce que voulait le groupe Mondavi. Mon projet est radicalement différent même si je ne veux pas critiquer les Américains. Ils savent faire du vin, et même parfois du très bon. Mais nous avons en France un terroir, un savoir-faire, la même langue, c’est plus facile de s’entendre.
Car je veux bien entendu tirer le meilleur de cette terre mais aussi la défendre.
Concrètement, quand va démarrer le projet ?
Dès l’année prochaine , en 2003. Nous allons commencer par travailler la terre, écouter les saisons. La respecter, tout comme les gens d’Aniane. Je veux réaliser un vin qui leur ressemble. Au départ, il s’agit de cinq à sept hectares, puis on va découvrir d’autres parcelles, découvrir le pays, l’écouter surtout. Sur quelques parcelles, nous allons faire un vin de garage , puis l’objectif est d’acheter une quarantaine d’hectares pour en obtenir un vin de très haute gamme, à l’instar de ceux qui existent aujourd’hui, sur des cépages de mourvèdre et de syrah. Je veux que le mien soit au niveau de la grange-des-pères ou du daumas-gassac.
Vous venez récemment d’acheter des vignes dans l’Aude. Gérard Depardieu se voit-il dans le rôle de l’ambassadeur des vins du Languedoc ?
Je suis vraiment enchanté d’investir ici. Et je suis prêt à tenir ce rôle d’ambassadeur. Je le répète : cette région a une histoire viticole immense. Des gens ont même versé leur sang pour ces vignes, il ne faut pas l’oublier. Il y a ici comme un malentendu avec le vin, avec les consommateurs. Les vins de l’Hérault ont été galvaudés, comme ont pu l’être ceux d’Anjou par exemple.
Mais c’est le passé. Je crois qu’il faut aujourd’hui un peu plus respecter les gens qui travaillent cette terre, mieux connaître leurs produits avant de parler. J’ai effectivement beaucoup d’ambition pour ce projet à Aniane mais pas au point d’écraser les autres. Je veux tirer le meilleur de mes terres, comme n’importe quel vigneron.
D’ailleurs, je vais, nous allons souffrir tout comme les gens d’ici.
La guerre des vins : l'affaire Mondovi
La polémique
Gérard Depardieu a trouvé son bonheur.
Tombé amoureux du terroir d'Aniane, près de Montpellier, il vient de se voir attribuer quelques hectares de vigne.
Mais les jeunes viticulteurs de la région ne partagent pas son engouement.
Pour eux, l'arrivée de l'acteur se traduit par une flambée des prix. Certains hurlent à la spéculation et s'estiment lésés.
L'objet de la discorde : 2,2 petits hectares, exposés plein sud, sur des terrains argilo-calcaires, plantés en coteaux de syrah et de carignan .
Les membres du comité départemental technique de la Safer (Société d'aménagement foncier et d'établissement rural) les ont attribués à l'acteur qui les convoitait. Pour freiner la spéculation, ils ont même ramené le prix de vente de 53 357 euros à 39 419 euros l'hectare.
Mais même à ce tarif-là, Depardieu n'avait pas de concurrent. A quelques kilomètres de là, à Puéchabon, Philippe Coston, 28 ans, fils et petit-fils de viticulteurs, candidat à l'installation depuis 1999, est, lui, toujours un exploitant sans vigne.
«A Aniane, on ne pourra plus acheter ce qui fait du bon vin», déplore-t-il.
La spéculation autour du domaine commence au milieu de l'été, quand le quotidien régional le Midi libre dévoile l'intérêt de Depardieu pour ce terroir.
Amateur de vins, vigneron associé au négociant bordelais Bernard Magrez, l'acteur, en tournée à Montpellier, s'était fait conter l'histoire de ce village qui avait bouté hors de ses frontières le producteur californien Mondavi. Conquis, il avait rencontré le maire communiste, Manuel Diaz, élu en 2001 pour s'être opposé à l'arrivée du «capitaliste américain», et avait su parler aux Anianais.
Pendant ce temps, Philippe Coston, comme quelques autres, espère que son heure est venue de disposer d'un domaine.
A la demande des Jeunes Agriculteurs et de la cave coopérative, la Safer fait valoir son droit de préemption sur d'autres terres, 25 hectares de bois sur le massif de l'Arboussas, discrètement acquis en 2000 par Mondavi.
Nouveau propriétaire, le «gendarme du foncier rural» choisit parmi sept candidats Philippe Coston, avec qui elle signe une promesse de vente. En octobre 2000, frais diplômé de son brevet professionnel de responsable d'exploitation agricole, Coston verse à la Safer un chèque de caution de 7 600 euros pour bloquer les 25 hectares à défricher. Le jeune viticulteur a convaincu les banquiers de lui prêter les fonds nécessaires, a retapé le chai et investi près de 40 000 euros dans des cuves en inox. Mais en avril 2002, la mairie d'Aniane fait, à son tour, valoir son droit de préemption sur le terrain : «Le projet va à l'en contre des objectifs de la commune en matière de préservation de cet espace boisé», précise l'arrêté. Coston voit ses espoirs s'envoler.
Toujours sans vigne, il s'indigne de la différence de traitement accordée, d'un côté, à Depardieu, et, de l'autre, aux agriculteurs locaux.
«Le maire dit vouloir favoriser l'implantation de jeunes et de viticulteurs locaux. On attend qu'il le montre», déplore la Safer, qui, en attendant, paye à Philippe Coston les frais qu'il a engagés dans sa procédure judiciaire contre le maire.
Matthieu Foulquier-Gazagnes, président des Jeunes Agriculteurs de l'Hérault, résume les sentiments ambivalents provoqués dans la région par l'arrivée de Depardieu :
«Son installation conforte la réputation de ce vignoble, expliquait-il . Mais avec sa manne financière, il fait franchir au foncier un niveau de prix avec lequel les jeunes candidats à l'installation ou désireux d'agrandir leur exploitation ne peuvent pas rivaliser.»
La polémique n'est pas close, l'acteur ayant annoncé son intention de se porter acquéreur, à court terme, de quatre à six hectares supplémentaires.