Jean-Claude Carrière « Je suis fondamentalement un conteur »

Publié le par Yvon Bertrand

 

  

Jean-Claude Carrière est l'invité de la rédaction de Midi Libre. Écrivain, scénariste mais aussi acteur et réalisateur, il se partage entre la littérature, le cinéma et le théâtre.

Jean-Claude Carrière nous donne son impression sur la presse écrite.

 


Durant la journée, il a découvert la rédaction et les rotatives. Une manière de s'intéresser à la presse quotidienne régionale et d'avoir ainsi une réflexion sur le travail journalistique, la fabrication du journal et de son avenir.


Jean-Claude Carrière est également le président du Printemps des comédiens, qui tient sa 24e édition à Montpellier jusqu'au 27 juin, l'écrivain et scénariste interviendra demain dans les colonnes du journal en portant son regard sur l'actualité.

Jean-Claude Carrière, évoque son travail, le monde qu’il parcourt, et son attachement à l’Hérault



Ecrivain, scénariste, dramaturge, philosophe aussi à votre façon… Mais par quel mot unique vous résumer ?

 
Conteur ! Le conte est le mode de communication le plus ancien au monde mais qui reste un des plus efficaces. Comme hier au Printemps des Comédiens où je lisais Le Mahabharata devant un public très attentif. Je suis fondamentalement un conteur mais j’ai utilisé les techniques de mon temps, dont l’écriture pour le cinéma et pour la télévision. J’ai toujours eu beaucoup de curiosité pour les évolutions techniques.

Je suis d’ailleurs équipé d’un e-book.

Va-t-il remplacer le livre en papier ?

 


Je crains que mon e-book soit déjà obsolète. Des logiciels conçus voici dix ans sont aujourd’hui illisibles alors qu’avec un peu de patience, on peut lire un ouvrage imprimé au XVe siècle.


N’espérez pas vous débarrasser des livres est le titre d’un essai que j’ai cosigné avec Umberto Eco. Que constate-t-on ? Que les nouvelles technologies qui naissent "menacent" chaque fois les plus anciennes mais finissent toujours par trouver leur place parmi les autres.

Le cinéma n’a pas tué le théâtre, la télévision n’a pas tué le cinéma, l’e-book n’annonce donc pas la mort du livre. Je me méfie de ce bouillonnement technologique qui a plutôt tendance à s’autodétruire en se périmant vite.

Quel est le secret de votre polyvalence ?


Ne m’interdire aucun sujet. On peut aborder tous les territoires, la littérature, le cinéma, les sciences, les religions, mais à condition de trouver le langage adéquat.

 Le Dalaï Lama le résume très bien par cette phrase : "A question naïve on ne peut pas donner de réponse savante. A question savante, on ne peut pas donner de réponse naïve."

Vous êtes un grand voyageur et en même temps très attaché à votre terre natale, l’Hérault.


Je suis né à Colombières-sur-Orb dans une maison de paysans où il n’y avait ni les livres, ni les images, que je suis parti chercher ailleurs.

Mais j’ai toujours gardé cette maison natale où je reviens chaque été et où personne ne s’étonne de me voir. Ma seconde femme, l’écrivaine Nahal Tajadod qui est iranienne, s’est intégrée au village avec une rapidité incroyable, tout comme notre fille, Kiara, qui a sept ans et demi.


Le XXe siècle a été le siècle de l’exil et c’est certainement une force d’avoir un "chez soi" sur la Terre. Et en même temps, je me dis qu’un tel attachement peut constituer une gêne, un handicap, dans une société tellement mondialisée. Du moins pour un jeune d’aujourd’hui. Mais ce n’est plus mon problème…

Vous avez écrit environ 70 scénarios dont des adaptations devenues des classiques du cinéma comme "Cyrano" ou "Le hussard sur le toit". Quelle est votre recette ?


Il faut abandonner le langage littéraire pour le faire passer au langage cinématographique. C’est un énorme travail. Parfois on a la chance de bénéficier des conseils de l’auteur, quand il est vivant.

Et lorsqu’on adapte Le Père Goriot, il ne faut pas pousser Balzac là où il n’est pas.
Ce qu’il faut aussi, c’est de l’imagination.

La Controverse de Valladolid permet par exemple d’évoquer la découverte de l’Amérique en 1492 tout en demeurant dans un lieu unique en Espagne. Donc à peu de frais.

Quand la télévision m’a passé cette commande, je savais que le budget ne permettait pas de caravelles, ni de conquistadors, ni même un billet pour le Mexique.

Et vous avez signé votre plus gros succès.


Le téléfilm a bien marché et certains ont commencé à l’adapter au théâtre. J’ai alors préféré écrire ma propre adaptation, un peu plus longue d’ailleurs. C’est vrai qu’elle est beaucoup jouée dans le monde et figure même dans les programmes scolaires au lycée.

 Si l’œuvre garde autant de résonance, c’est aussi parce que les problèmes dont elle parle, l’exclusion, la peur de l’autre, existent encore.

Du point de vue politique, vous êtes toujours resté en retrait, peu engagé. Pourquoi ?


Je n’ai jamais "adhéré" car je pense qu’il n’y a que les éponges qui "adhèrent". Je ne sais plus qui disait : "Etre quelque chose, c’est être moins."
Les politiques ont toujours eu la tentation de domestiquer la culture. Mais sa raison d’être, c’est sa totalement indépendance, sa liberté. La culture est par définition incontrôlable. Le rôle de l’écrivain ou de l’artiste c’est l’invention et d’une certaine façon le mensonge, sans pression, ni contrainte.

Comment devient-on Jean-Claude Carrière ?


J’ai toujours autant résisté aux succès - il en faut quelques-uns pour durer - qu’aux échecs - j’en ai connus aussi. Pour le reste c’est une question d’application au travail - je le pratique tous les jours - et bien sûr une affaire de bonne santé.



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